Tu me mets un chapeau et des gants blancs pour la messe, et on ne petit déjeune pas, alors que je n'ai même pas fait ma première communion, c'est trop injuste, c'est une histoire de pureté, c'est pourquoi passer ensuite chez la pâtissière et acheter des têtes de nègres est si important. Tu racontes bien et souvent l'histoire des boches qui ont enfermés tous les gens, et les femmes, et les enfants d'un village dans une église et qui y ont mis feu. C'est pour cette raison qu'il ne faut pas avoir d'amis allemands, dis tu devant ma mère, qui en as. Tu parles de moi, elle est maligne, elle ira loin.
Dans ton appartement sombre du 16 eme, il n'y a que ce quattier de respectable à Paris, tu fais venir une modiste pour essayer tes prochaines parures. Tu papotes avec tes copines pendant l’essayage. C'est formidables ces nouveaux tissus modernes qui ne se repassent pas, tu es des robes colorées en polyester brillant, des fourrures, des manchons en fourrures, un manteau noir d'astracan qui donne un coté imposant à ton mètre cinquante cinq.
Tu n'as aucun sens de la nuance
Tu as une tête d'arabe, ou de juive. C'est ce qu'on a dit dans un train pendant ta deuxième guerre.
Tu viens de l'auvergne et du Berry.
Tu fais tourner les tables, tu sais qu'il y a des esprits, des fantômes. C'est comme ça.
Ton mari prend sa retraite de colonel, tu as moins d'argent alors tu fais le ménage toi même, on peut tout réussir quand on est intelligent. Des six heures du matin, dans ton tablier bleu et fleuri en matière synthétique, tu passes les escaliers des deux étages à l'eau de Javel, c'est important de tuer les microbes avec une arme massive, on ne les voit pas mais la saleté, même invisible, c'est dangereux. Tu es à l'avant garde de l'hygiène depuis toujours, ton père est le médecin du canton. Tu essores la serpillère dans le sceaux de plastique orange avec joie. Attaques le perron. Tu fais la vaisselle à toute vitesse et il reste parfois des morceaux de nourriture collés aux assiettes de Gien. Tu fais toujours des repas bourgeois, entrée plat un, salade, fromage et dessert, des fois des framboises que je cueille dans le jardin. Peu de vin. Ton marri moud son café à la main pendant des heures. Peu de chocolat.
Car ton foie, aie, ton foie, ta malédiction, c'est de famille. Celui qui te donne la peau jaune, les cernes, tu as le foie si fragile. Tu aimes les chocolats belges de Léonidas, fourrés épais, c'est les meilleurs, les belges y savent y faire, tu en offres à tous tes petites enfants à Noel. Le foie c'est ton autre religion, le culte des privations. Pas d'alcool, d'ailleurs il n'y a qu’à voir mademoiselle Lemonnier, elle ment, elle dit qu'elle ne boit parsi. Le foie c'est la colère, toujours, le feu de la colère.
Tu te laves toujours habillée en chemise de nuit, même après avoir fait installé la baignoire rose pâle dans ta salle de bain d'oiseaux. Parce que le bas du corps, c'est sale, c'est dégoutant. Il ne faut pas le regarder. Et dans tes histoires de foudroyés sous les arbres je ne sais jamais si le plus horrible c'est d'être touché par la foudre ou bien de mourir nu, les vêtements calcinés. Le corps c'est l'effroi. Tu as une culotte, un soutien gorge qui ne dois pas soutenir grand chose, une combinaison dans ces nouveaux tissus moderne qui sont formidables car plus besoin de repasser mais qui garde l'odeur de la transpiration, une robe, un chandail, un paletot, un collier, des bracelets, des bague, des broches et dans le temps c'était mieux. Sauf question ménagère et tissus.
Tu lis minute et tu es très déçue par de gaulle.
Tu casses un sucre et donnes un bout à ton chien à la fin du repas en disant que ce n'est qu'un petit bout, et c'est pas avec ça qu'il risque d'être aveugle. Repas que tu as passé à couper le pain et la parole, à critiquer, d'une voix définitive. Tout le monde se la ferme, ton mari est soi-disant sourd, mon père est lâche, ma mère veut se faire bien voir. Tu règnes définitive.
Tu vas voir tes gens. Ils sont bien braves. Ils t'arnaquent depuis des années et tu refais le toit de la ferme. Ils sont bien travailleurs. Tu maugrées en pensant aux rouges russes qui vont venir t'arracher ta terre, payée par ta grand mère mercière au marché de Briare. Tout ce qui est à l'est faut se méfier.
Au ravitaillement au marché, tu m’achètes une tapisserie aux gros trous, un dessin aux couleurs vive des fils de cotons brillants et une grosse aiguille. Tu portes des gros sacs de viandes, de légumes et des fruits, de poissons du haut de ta petite taille. Tu t'inquiétes au sujet du nom de Guyard qui va disparaitre à cause de ma mère qui ne met bas que des filles et de ton petit fils malade que du coup tu ignore. Ca te parait tellement injuste la disparition du nom de ton mari après tout le mal que tu te donnes pour nous tous.
Tu as une taille de pygmée et tu vois très grand.













